Lucas Antonelli : construire sa propre voix hors des cases
Il a appris les bases de la guitare classique au conservatoire, joué du rock, travaillé dans l’animation musicale, exercé comme DJ, exploré le rap et appris à produire ses propres morceaux.
Le parcours de Lucas Antonelli ne suit pas une ligne droite. Il ressemble davantage à une recherche menée par essais, remises en question et refus de se laisser définir par une seule esthétique.
Souvent présenté comme un « rappeur corse », l’artiste ne se reconnaît que partiellement dans cette étiquette. Il revendique une identité profondément liée au rock, mais utilise les sonorités, les rythmes et les outils de production de son époque.
Son nouvel EP illustre cette liberté. Les six titres annoncés traversent plusieurs univers : rap, pop-rock, chant proche de la tradition et musique électro ou techno. L’objectif n’est pas de démontrer qu’il sait tout faire, mais de construire un projet qui lui ressemble réellement.
Lucas Antonelli écrit, compose, arrange et produit aujourd’hui lui-même sa musique. Cette autonomie n’est pas seulement une posture artistique. Elle est aussi le résultat d’années passées à chercher des collaborateurs capables de comprendre à la fois ses exigences techniques et sa vision.
Dans cet entretien accordé à Scena Corsa, il revient sur sa formation, sa découverte du rap, son rapport aux étiquettes, son expérience de la scène et les difficultés rencontrées par les artistes qui souhaitent défendre une création personnelle.
« Moi, je fais ce que j’aime. »
Lucas Antonelli, du conservatoire à la recherche d’un langage personnel
Les bases de la guitare classique
Lucas Antonelli commence la guitare très jeune à Una Volta avant d’intégrer le Conservatoire de Corse auprès d’Emil Tamagna, son professeur.
Cette formation lui permet d’acquérir les bases de la guitare classique. Mais l’univers dans lequel il souhaite progressivement s’exprimer se trouve ailleurs.
Après le conservatoire, il se tourne davantage vers le rock. La guitare électrique, les groupes et la composition lui offrent une nouvelle manière d’envisager la musique.
Cette culture reste encore aujourd’hui au centre de son identité artistique, même lorsque les morceaux utilisent des codes associés au rap ou aux productions urbaines.
« Je fais du rock à 100 %, mais je le place dans une esthétique plus moderne. »
Le rock face à une époque dominée par le rap
Lorsqu’il commence à développer ses propres compositions, autour de 2019, Lucas Antonelli ressent que le rock est souvent perçu comme une musique appartenant au passé.
Dans le même temps, le rap occupe une place dominante dans les écoutes, les productions et les nouveaux projets.
Scena Corsa : Comment es-tu passé du rock au rap ?
Lucas Antonelli : Au début, je n’aimais pas du tout le rap. Je trouvais que ce n’était pas assez musical par rapport à ce que j’avais l’habitude d’écouter.
Mais comme c’était la musique qui avançait le plus à ce moment-là, j’ai commencé à en écouter davantage. À force d’écoute, j’ai fini par comprendre certaines sonorités et par apprécier des choses que je rejetais au départ.
Ce n’était pas forcément une passion immédiate. C’était aussi lié à mon envie d’avancer et de réussir à vivre de la musique.
La découverte du rap représente une étape de recherche et une tentative pour inscrire sa musique dans le langage de son époque.
Vivre de la musique et chercher sa place
Animation, DJ et premiers morceaux
Avant de pouvoir développer pleinement son propre univers, Lucas Antonelli multiplie les expériences.
Il devient intermittent du spectacle, joue dans des formations d’animation musicale, travaille comme DJ et poursuit en parallèle ses premières créations liées au rap.
Ces activités lui permettent de vivre de la musique, mais elles ne correspondent pas totalement à ce qu’il souhaite défendre en tant qu’artiste.
Le problème ne vient pas nécessairement de leur efficacité économique. Certaines fonctionnent même très bien. Mais Lucas Antonelli ressent qu’il avance souvent en répondant davantage aux attentes extérieures qu’à ses propres envies.
« Je faisais parfois les choses pour faire comme les autres, alors que mon véritable objectif était de trouver ma propre musique. »
Une première tentative entre instruments acoustiques et rap
À cette période, Lucas Antonelli cherche déjà à associer plusieurs mondes. Il essaie notamment de mélanger les instruments acoustiques avec le rap. Le résultat ne lui paraît pas encore abouti. Il reconnaît aujourd’hui qu’il voulait obtenir trop rapidement une identité artistique qui demande normalement plusieurs années de travail. Les premières tentatives peuvent échouer, mais elles participent à la construction du projet actuel. Ce mélange entre instruments, rythmes modernes et chant revient aujourd’hui sous une forme plus maîtrisée.
« J’essayais déjà de mélanger les instruments acoustiques et le rap, mais je n’avais pas encore trouvé comment le faire fonctionner. »
Lucas Antonelli refuse de se laisser définir par une seule étiquette
L’image du « rappeur corse »
À mesure que ses morceaux commencent à circuler, une image s’installe : celle du rappeur corse. Lucas Antonelli comprend pourquoi cette catégorie est utilisée. Elle permet au public, aux médias et aux professionnels d’identifier rapidement un artiste. Mais elle ne résume pas sa musique.
Te considères-tu comme un rappeur ?
Pas vraiment. Je comprends que les gens aient besoin de mettre une étiquette. C’est plus simple pour identifier quelqu’un ou pour expliquer son style. Les personnes qui ne me connaissent pas et qui découvrent mes morceaux ont souvent déjà l’image du rappeur corse. Cela peut aussi être positif, parce que cette place est particulière et qu’elle n’avait pas forcément été occupée de cette manière. Mais, personnellement, je ne me considère pas uniquement comme un rappeur.
« Les gens ont besoin de me placer dans une case. Je le comprends, mais cette case ne résume pas ce que je fais. »
Un EP de six titres et plusieurs directions musicales
Le prochain EP de Lucas Antonelli compte six titres d’une grande diversité : pop-rock, passages rap, morceau proche du chant traditionnel ainsi qu’une direction électro ou techno.
Cette diversité ne répond pas à une stratégie destinée à toucher artificiellement plusieurs publics. Elle traduit simplement son refus de choisir définitivement entre les musiques qu’il aime.
« Sur six titres, il n’y en a qu’un ou deux qui sont vraiment du rap. Le reste va du pop-rock au chant traditionnel, jusqu’à l’électro. »
Lucas Antonelli ne nie pas son intérêt pour le rap. Il explique même avoir fini par aimer certaines de ses sonorités. Il refuse seulement d’en faire l’unique définition de son travail.
Trouver sa propre voix
Comment travailles-tu sur tes influences ?
J’essaie de ne plus écouter une chanson uniquement comme compositeur ou comme producteur.
Avant, j’entendais quelque chose et je me demandais immédiatement comment cela avait été fait. Maintenant, j’essaie davantage d’écouter comme un spectateur.
Je cherche mes propres goûts au lieu de reproduire une formule qui fonctionne chez quelqu’un d’autre.
« Il y a forcément eu des influences, mais aujourd’hui j’essaie surtout de créer ma propre voix. »
Écrire, composer, arranger et produire seul
Une autonomie artistique presque totale
Sur ses projets actuels, Lucas Antonelli prend en charge la majorité des étapes.
Il écrit les textes, compose la musique, construit les arrangements et réalise la production.
Fais-tu également les arrangements ?
Oui. En ce moment, je fais tout.
Je préférerais parfois travailler avec d’autres personnes, parce qu’une collaboration peut apporter un nouveau regard. Mais j’ai du mal à trouver des personnes qui réunissent les compétences techniques, la qualification et une véritable vision artistique.
« Aujourd’hui, je fais tout : l’écriture, la composition, les arrangements et la production. »
Cette autonomie peut donner l’impression d’un choix entièrement revendiqué. Lucas Antonelli précise pourtant qu’elle est aussi née par nécessité.
Il a essayé de déléguer certaines étapes, notamment le mixage et le mastering, afin de gagner du temps. Mais les résultats obtenus ne correspondaient pas toujours à ce qu’il recherchait.
Garder la main sur le résultat final
Produire seul demande du temps et oblige l’artiste à développer des compétences qui dépassent largement l’écriture d’une chanson.
Il faut comprendre l’enregistrement, l’édition, le mixage, les fréquences, la dynamique et la construction générale d’un morceau.
Cette accumulation de responsabilités ralentit parfois la création. Mais elle donne également à Lucas Antonelli un contrôle important sur le résultat final.
« J’ai voulu déléguer pour gagner du temps, mais j’ai parfois fini par devoir tout refaire. »
Il ne ferme pas la porte aux futures collaborations. Il souhaite seulement travailler avec des personnes capables de comprendre son univers et de respecter la direction qu’il a choisie.
Un EP né de conseils contradictoires
« Trop vieux », « trop commercial » ou « trop différent »
Les morceaux du nouvel EP n’ont pas tous été créés au même moment.
Lucas Antonelli explique que plusieurs existaient depuis un certain temps sous forme de maquettes. Ils correspondent à différentes étapes de sa recherche musicale.
Cette évolution a également été influencée par de nombreux conseils extérieurs.
Certains interlocuteurs lui ont expliqué que le pop-rock était devenu trop ancien. Lorsqu’il proposait un morceau plus proche du rap, on pouvait lui répondre que ce style était devenu trop commercial.
Un titre plus électro semblait trop radical pour le contexte local. À l’inverse, un morceau inspiré du chant traditionnel pouvait être considéré comme incompatible avec une batterie trop présente.
Ces remarques étaient parfois légitimes et bien intentionnées. Mais leur accumulation a fini par produire l’effet inverse.
« À force d’entendre que chaque direction était trop vieille, trop commerciale ou trop différente, j’ai décidé de terminer les morceaux comme je les entendais. »
Faire confiance à ce qui plaît d’abord à l’artiste
Lucas Antonelli finit par revenir à une question plus simple : est-ce que le morceau lui plaît ?
S’il est satisfait du résultat, il considère que le titre mérite d’être terminé, même s’il ne respecte pas parfaitement les attentes d’un style ou d’un marché.
Il ne demande pas que tout le monde adhère à sa musique. Le fait qu’une seule personne extérieure à son entourage puisse être touchée suffit déjà à confirmer que la proposition possède une valeur.
« Si le morceau me plaît et qu’il touche au moins une personne, cela prouve que j’ai eu raison de le terminer. »
La scène comme premier test
Plusieurs morceaux du futur EP ont déjà été joués en concert.
Selon Lucas Antonelli, les réactions du public ont été positives. La diversité du projet, qui pouvait sembler risquée sur le papier, est devenue l’un de ses principaux atouts sur scène.
Les spectateurs ne savaient pas toujours ce qui allait suivre. Un passage rap pouvait laisser place à une chanson pop-rock ou à une orientation complètement différente.
« Les gens ont retenu le passage parce qu’il ne ressemblait pas à ce qu’ils attendaient de moi. »
Même lorsqu’un auditeur n’apprécie pas une proposition, Lucas Antonelli préfère provoquer une réaction plutôt que produire une musique immédiatement oubliée.
« Je fais un projet qui me satisfait et qui raconte une histoire. Je ne le fais pas pour rentrer dans une case. »
Créer en Corse entre manque de lieux et prise de risque limitée
Trouver une scène reste difficile
Lucas Antonelli évoque également les difficultés rencontrées pour trouver des lieux capables d’accueillir des projets personnels.
Selon lui, le problème ne vient pas uniquement des programmateurs. Il existe aussi une difficulté réelle à mobiliser le public et à garantir qu’un concert trouvera suffisamment de spectateurs.
Cette incertitude limite naturellement la prise de risque.
« Je comprends que les lieux soient parfois réticents à prendre des risques, parce qu’il reste difficile de faire venir le public. »
L’artiste perçoit néanmoins un décalage entre certaines tendances nationales et la fréquentation locale. Des esthétiques capables de remplir de très grandes salles ailleurs ne rencontrent pas toujours le même écho sur l’île.
Intelligence artificielle et streaming : défendre le travail humain
Une position critique face aux chansons générées par IA
Interrogé sur la place grandissante de l’intelligence artificielle dans la musique, Lucas Antonelli exprime une opposition très nette.
Il estime que la création automatisée risque de retirer une partie de la saveur liée au geste humain, au temps d’apprentissage et au travail consacré à une œuvre.
Sa critique ne porte pas uniquement sur la qualité sonore. Il s’inquiète également des conséquences économiques pour les musiciens, les compositeurs, les producteurs et les autres professionnels.
« L’intelligence artificielle peut produire des choses efficaces, mais elle enlève une partie de la saveur de la création. »
Lucas Antonelli distingue l’utilisation ponctuelle d’un outil, de la situation dans laquelle une personne construirait toute son activité musicale autour de contenus générés automatiquement.
Pour lui, l’identité d’un musicien dépend aussi du temps réellement consacré à apprendre, pratiquer, composer et produire.
Créer par passion plutôt que pour suivre une norme
Face aux faibles revenus du streaming, à la quantité de contenus publiés et à la pression imposant de sortir toujours plus de morceaux, Lucas Antonelli revient à une idée centrale : il faut d’abord savoir pourquoi l’on fait de la musique.
Comment garder le moral dans cet environnement ?
Il faut commencer par faire les choses par passion.
Si l’objectif unique est de percer, de suivre une tendance ou de publier parce que tout le monde dit qu’il faut publier chaque jour, cela devient mentalement très difficile.
La musique implique beaucoup de solitude, des moments très forts et d’autres beaucoup plus bas. Si l’on ne sait pas pourquoi on le fait, on peut rapidement perdre pied.
« Pour tenir mentalement, il faut faire de la musique parce qu’on aime réellement en faire. »
Il ne nie pas l’intérêt économique d’un contrat, d’une distribution ou d’un accompagnement professionnel. Il souhaite lui-même pouvoir développer ces aspects.
Mais il refuse que l’objectif financier devienne l’unique moteur de sa création.
L’indépendance comme méthode de survie artistique
Apprendre plutôt qu’attendre
Lucas Antonelli explique avoir souvent rencontré peu d’acteurs capables de prendre en charge les différentes étapes dont il avait besoin.
Plutôt que d’attendre indéfiniment ou de dépendre d’un résultat qui ne lui convenait pas, il a choisi d’apprendre.
Cette décision lui a demandé énormément de temps. Pendant qu’il se formait à l’enregistrement, au mixage ou à la production, il avançait moins vite sur d’autres aspects de son projet.
Mais ces compétences lui permettent aujourd’hui de réaliser concrètement ses idées.
« Au lieu de perdre du temps, j’ai décidé de perdre du temps à apprendre. Maintenant, je sais faire les choses moi-même. »
L’apparente contradiction résume bien son parcours. Le temps investi dans l’apprentissage ralentit d’abord la sortie des morceaux, puis devient une source d’autonomie.
Rester ouvert aux contrats sans abandonner la production
Lucas Antonelli ne souhaite pas nécessairement rester seul toute sa carrière.
Il se dit intéressé par des contrats d’édition, de distribution ou par l’arrivée de partenaires capables de l’aider à développer son projet.
Il pose cependant une limite claire : conserver une place centrale dans la production.
« Je pourrais être intéressé par des contrats, mais je voudrais toujours garder la main sur la production. »
Un EP comme déclaration d’indépendance artistique
Le prochain EP de Lucas Antonelli ne cherche pas à résoudre définitivement la question de son style.
Il assume au contraire que plusieurs musiques puissent cohabiter dans un même projet.
Le rock reste sa base. Le rap lui a apporté un langage contemporain, d’autres rythmes et une nouvelle manière d’écrire. La pop, le chant traditionnel et l’électro lui permettent d’ouvrir encore davantage le champ des possibilités.
Cette diversité est le résultat d’un long cheminement. Pendant plusieurs années, Lucas Antonelli a écouté les conseils lui demandant de moderniser certains morceaux, de rendre d’autres plus accessibles ou de respecter davantage les attentes d’un genre.
Le nouvel EP marque le moment où il cesse de chercher une validation générale avant de terminer une chanson.
Il accepte que le public ait besoin d’une étiquette. Il accepte aussi que certaines personnes n’aiment pas l’ensemble de ses propositions.
Mais il ne veut plus que ces réactions déterminent à l’avance ce qu’il a le droit de créer.
Son indépendance technique lui permet aujourd’hui de pousser cette logique plus loin. En écrivant, composant, arrangeant et produisant lui-même, il peut conduire chaque morceau jusqu’à la forme qu’il imagine.
Cette autonomie a un coût en temps, en énergie et parfois en solitude. Elle lui donne cependant la possibilité de construire progressivement une musique qui ne ressemble pas simplement à ce que l’on attendait de lui.
« Je préfère faire quelque chose qui me ressemble, même si cela ne plaît pas à tout le monde, plutôt que de réussir avec une musique dans laquelle je ne me reconnais pas. »






