Une émotion peut être profondément ressentie par un chanteur sans parvenir entièrement jusqu’à l’auditeur. Entre ce qui existe intérieurement et ce qui est entendu, la respiration, le placement de la voix, l’articulation et la maîtrise du son jouent un rôle essentiel.
C’est dans cet espace qu’intervient Michael D. James. Sollicité dans un premier temps pour conseiller Robert sur sa voix, il est ensuite devenu le producteur vocal, ou vocal producer, du projet.
Son rôle consiste à accompagner l’interprète dans son travail technique afin qu’il puisse exprimer avec davantage de précision les intentions de l’album. Michael D James intervient également dans la création des chœurs et des harmonies vocales qui viendront soutenir les morceaux.
L’objectif n’est pas de transformer la voix de Robert ni de lui imposer une nouvelle identité. Le travail cherche plutôt à lui apporter des outils supplémentaires, notamment pour ouvrir le chant en langue corse à certaines couleurs anglo-saxonnes tout en préservant son univers personnel.
Dans cet entretien accordé à Scena Corsa, Michael D. James détaille cette préparation vocale, depuis les premières séances techniques jusqu’aux enjeux de la scène.
« Plus on maîtrise la technique vocale, plus on peut décider ce qui sort de notre bouche et de quelle manière cela sort. »
Michael D. James devient producteur vocal du projet
De premiers conseils à un rôle central
Scena Corsa : Comment as-tu rejoint le projet ?
Michael D James : C’était à la demande de Vincenzu Lota, parce que Robert Chantereau souhaitait travailler davantage sur sa voix.
Au départ, je lui ai donné plusieurs conseils afin de l’aider à améliorer certains aspects de son chant. Ensuite, j’ai été nommé producteur vocal du projet.
Mon travail consiste à intervenir sur les techniques vocales de Robert pour lui permettre d’exprimer tout ce qu’il souhaite transmettre dans cet album.
Je dois également créer les parties de chœurs et composer les harmonies qui vont accompagner le projet.
« Mon travail consiste à permettre à Robert d’exprimer tout ce qu’il souhaite exprimer dans cet album. »
Cette mission dépasse donc largement la préparation de quelques vocalises avant une séance d’enregistrement. Michael D. James intervient sur la construction même de l’identité vocale du projet.
Il doit comprendre les intentions des morceaux, les émotions recherchées et la direction musicale avant de déterminer les outils qui pourront servir l’interprétation.
Accompagner un chanteur qui possède déjà de l’expérience
L’expérience n’empêche pas de faire évoluer sa voix
Robert avait déjà chanté et enregistré plusieurs projets avant cette collaboration. Le travail de Michael D. James ne part donc pas d’une voix débutante.
Que peut-on encore apporter à quelqu’un qui a déjà l’habitude de chanter et d’enregistrer ?
Ce qui était particulièrement intéressant dans ce projet, c’est que Robert souhaitait obtenir une sonorité plus anglo-saxonne.
L’album reste lié à la langue corse et à son propre univers musical, mais il souhaitait ouvrir cette langue et cette musique vers une autre forme de placement vocal.
Le placement anglo-saxon est légèrement différent de celui que l’on peut rencontrer en français ou en corse. C’est notamment cet aspect qu’il voulait travailler.
« Il voulait ouvrir la langue corse et son univers musical vers une sonorité plus anglo-saxonne. »
Il ne s’agit donc pas de réapprendre à chanter depuis le commencement, mais d’élargir les possibilités d’une voix déjà construite.
Le producteur vocal observe les habitudes de l’interprète, identifie ce qui peut limiter certaines intentions et lui propose des outils pour faire évoluer son chant sans effacer ce qui le rend reconnaissable.
Une couleur anglo-saxonne dans le chant en langue corse
Comprendre le placement de la voix
Lorsque tu parles de placement vocal, s’agit-il de l’endroit où le son va résonner dans la bouche ?
Il y a un peu de tout.
La langue française, par exemple, peut être placée davantage vers l’arrière de la bouche. Le « r » français est produit au fond de la gorge.
En anglais, certains sons sont davantage projetés vers l’avant. Lorsque l’on prononce des mots comme round, la sensation et la position ne sont pas les mêmes.
La langue joue également un rôle important. Pour produire le son « th » dans des mots comme the, this ou that, elle reste entre les dents et se place très en avant.
Cette position n’est pas toujours naturelle pour une personne habituée à parler français ou corse. Elle peut avoir tendance à remplacer ce son par un « z ».
« Chaque culture utilise la bouche d’une manière différente pour former les paroles. »
Le travail vocal porte donc aussi sur des mécanismes physiques souvent inconscients : la position de la langue, l’ouverture de la bouche, le mouvement des lèvres et la zone vers laquelle le son est projeté.
Ces éléments peuvent modifier la couleur d’une voix, même lorsque la langue chantée reste exactement la même.
Faire évoluer le son sans changer la langue
Michael D. James ne cherche pas à faire chanter Robert en anglais.
Il utilise certaines techniques associées au placement anglo-saxon pour déplacer légèrement la projection du son et apporter une autre couleur au chant en langue corse.
« Même en chantant en corse, on peut amener le son davantage vers l’avant grâce à certaines techniques. La langue reste toujours la langue corse. »
Cette distinction est essentielle. L’objectif n’est pas d’effacer la prononciation naturelle ni de faire disparaître l’identité linguistique du projet.
Il s’agit plutôt de travailler la manière dont la voix traverse la langue afin d’obtenir une présence, une ouverture ou une projection différente.
Préserver l’identité artistique de Robert
Ne pas fabriquer une imitation
As-tu dû apprendre ou analyser la langue corse pour accompagner Robert ?
Je ne parlerais pas forcément d’un apprentissage complet de la langue. Cela demande surtout une ouverture d’esprit et une certaine sensibilité.
L’idée n’était pas de transformer le chant de Robert. Nous ne voulions surtout pas fabriquer une caricature d’un chanteur anglais.
Nous voulions qu’il reste lui-même.
« On ne voulait pas lui faire une caricature d’un Anglais. On voulait qu’il reste lui-même. »
Le rôle de Michael D. James consiste donc à sélectionner des outils compatibles avec la personnalité vocale de Robert.
Une technique peut être efficace en elle-même, mais devenir inadaptée si elle éloigne l’interprète de son identité ou de la langue qu’il porte.
Donner des outils plutôt qu’imposer un modèle
Le travail cherche à apporter à Robert des possibilités qu’il pourra ensuite utiliser en fonction des chansons.
Il ne s’agit pas d’appliquer une seule couleur vocale à l’ensemble de l’album. Chaque titre peut demander une intention, une articulation ou une intensité différente.
Les techniques anglo-saxonnes deviennent ainsi des moyens d’expression supplémentaires, et non un modèle auquel l’interprète devrait se conformer.
« Il fallait lui apporter des outils utiles tout en restant proche de ce qu’il est en tant qu’artiste. »
Pour Michael D. James, préserver l’univers artistique propre de Robert constitue une condition fondamentale du projet.
La technique vocale, un travail de longue haleine
Préparer la voix bien avant l’enregistrement
Avant une séance en studio, un chanteur peut réaliser un échauffement ou quelques vocalises. Mais cette préparation immédiate ne représente qu’une petite partie du travail.
Comment as-tu organisé les différentes étapes pour que Robert soit prêt au moment d’enregistrer ?
C’est un travail de longue haleine.
La technique vocale ne change pas profondément en une seule séance. Elle commence par une prise de conscience et demande du temps pour que la personne puisse comprendre, assimiler et digérer les informations.
Il y a naturellement une préparation juste avant l’enregistrement. Mais, en amont, nous avons surtout travaillé sur les différents éléments de la technique.
Nous avons observé comment Robert respire, comment il place le son, ainsi que l’impact de la langue et des lèvres sur ce qui est produit.
« La technique vocale ne se transforme pas en une séance. Il faut du temps pour prendre conscience des mécanismes et les assimiler. »
Ce travail progressif permet à l’interprète de ne plus dépendre uniquement de sensations approximatives.
Il apprend à identifier ce qu’il fait, à reproduire un geste vocal et à choisir plus précisément le résultat qu’il souhaite obtenir.
Une technique qui ne relève pas uniquement du talent naturel
Selon Michael D. James, la voix est encore souvent perçue comme quelque chose que l’on possède ou que l’on ne possède pas.
Cette vision laisse penser qu’un chanteur serait naturellement capable de produire certains sons, tandis qu’un autre ne pourrait jamais y parvenir.
Son expérience l’amène à défendre une approche différente.
« Les gens pensent parfois que la technique vocale, soit on l’a, soit on ne l’a pas. Non : cela se travaille. »
La respiration, la projection, l’articulation et la coordination des différentes parties du corps peuvent évoluer.
Plus le chanteur maîtrise ces mécanismes, plus il peut décider de la manière dont sa voix va porter une intention.
Faire entendre l’émotion ressentie par l’interprète
Entre émotion intérieure et perception extérieure
L’émotion appartient toujours à Robert. Le producteur vocal ne peut pas la créer à sa place et ne cherche pas à lui dire ce qu’il doit ressentir.
Mais une émotion profondément vécue ne produit pas automatiquement l’effet attendu sur l’auditeur.
La technique permet-elle de mieux transmettre ce que le chanteur ressent ?
Oui. Robert donne ses propres émotions.
Mais il existe parfois une différence entre ce que l’on ressent à l’intérieur de soi et ce qui est perçu à l’extérieur.
L’auditeur peut écouter une chanson sans forcément retrouver l’émotion que l’interprète pensait transmettre.
Cela peut venir de la manière dont certains sons sont produits. Une habitude vocale peut empêcher une intention de sortir aussi clairement qu’elle était ressentie.
« Parfois, ce que l’on ressent à l’intérieur de soi ne s’entend pas de la même manière à l’extérieur. »
Libérer l’expression grâce à la maîtrise
La technique n’est donc pas présentée comme une démonstration de performance.
Elle doit au contraire aider le chanteur à faire oublier l’effort technique pour concentrer l’écoute sur ce qu’il veut raconter.
Lorsque la respiration, le placement et l’articulation sont maîtrisés, l’interprète dispose de davantage de liberté pour choisir une nuance, une attaque, une fragilité ou une puissance.
« Plus on maîtrise ces facteurs, plus on peut donner de l’expression à son chant. »
Cette recherche a été menée conjointement avec Robert, en respectant son ressenti et son identité.
Des chœurs conçus pour soutenir les émotions
Ne pas simplement remplir l’espace sonore
Le rôle de Michael D. James comprend aussi la création des chœurs et des harmonies vocales.
Le travail sur les chœurs a-t-il été abordé de la même manière que celui de la voix principale ?
Le travail des chœurs était différent.
L’objectif était de créer quelque chose qui puisse soutenir et souligner les émotions de Robert, plutôt que d’ajouter des voix uniquement pour remplir l’espace.
« Les chœurs doivent soutenir et souligner les émotions de Robert, pas simplement remplir quelque chose. »
Les voix complémentaires doivent donc avoir une véritable fonction dans les morceaux.
Elles peuvent renforcer un passage, élargir une émotion, apporter une réponse à la voix principale ou modifier progressivement la couleur d’une chanson.
Chercher des timbres complémentaires
Le choix des choristes ne dépend pas uniquement de leur capacité à chanter juste.
Michael D James recherchait des voix susceptibles de compléter le timbre de Robert tout en formant un ensemble cohérent.
Plusieurs chanteurs et chanteuses participent au projet : Jean-Marc Vincenti, Oprah Bévert, Marie-Ange Tosi et Michael D. James.
« Nous voulions des timbres qui complètent celui de Robert tout en créant une véritable cohésion. »
Entre gospel, soul, blues, pop et rock
La couleur des chœurs doit varier en fonction des morceaux.
Certains titres peuvent demander des sonorités proches du gospel ou de la soul. D’autres appellent davantage le blues, la pop ou le rock.
L’objectif est néanmoins de conserver un ensemble vocal resserré et cohérent, avec cette orientation anglo-saxonne recherchée depuis le début du travail.
Michael D. James ne dirige donc pas les chœurs comme une couche indépendante posée après l’enregistrement principal. Leur écriture fait partie de la construction émotionnelle de l’album.
Le studio et la scène imposent des exigences différentes
En studio, la possibilité de recommencer
Le travail vocal sera-t-il différent sur scène ?
Oui.
En studio, on bénéficie souvent d’un certain confort. Lorsque l’on est trop fatigué ou que la voix ne répond pas correctement, il est parfois possible de reporter une séance.
On peut également recommencer une prise et travailler un passage séparément.
Sur scène, ce confort disparaît. Lorsqu’une date est programmée, le spectacle doit avoir lieu.
« En studio, on peut parfois reporter une séance. Sur scène, lorsque la date est programmée, elle est programmée. »
Cette contrainte oblige à préparer la voix dans une perspective plus longue que celle d’un seul enregistrement réussi.
Protéger la longévité de la voix
La technique vocale doit permettre de produire le son recherché de la manière la plus saine possible.
L’objectif n’est pas uniquement de réussir une soirée. L’interprète doit être capable de chanter plusieurs jours ou plusieurs soirs sans abîmer sa voix ni perdre progressivement ses moyens.
« La technique vocale, ce n’est pas seulement produire un son. C’est le produire de la manière la plus saine possible. »
La préparation portera donc sur l’endurance, la récupération et la capacité à conserver une voix stable pendant toute la durée du spectacle.
Le chanteur comme un sportif de haut niveau
La technique comme entraînement physique
Michael D. James compare cette préparation à celle d’un sportif de haut niveau.
Le chanteur possède lui aussi un instrument physique qu’il doit entraîner, comprendre et protéger.
La régularité du travail permet de développer les bons réflexes et de réduire les risques de fatigue ou de tension excessive.
« C’est un travail comparable à celui d’un grand sportif de haut niveau. »
Comme dans le sport, la préparation ne garantit pas l’absence totale d’imprévu. Elle permet néanmoins à l’artiste d’aborder la scène dans de meilleures conditions.
Libérer l’esprit pour se concentrer sur le spectacle
Lorsqu’un interprète doute de sa voix, une partie de son attention reste occupée par des inquiétudes techniques.
Il peut se demander si sa gorge va tenir, s’il pourra atteindre une note ou s’il sera encore capable de chanter à la fin du concert.
Ces questions limitent sa disponibilité émotionnelle.
À l’inverse, lorsque la préparation physique et la technique sont suffisamment solides, il peut se concentrer sur ce qu’il veut donner au public.
« Quand la condition physique et la technique sont là, l’artiste peut se concentrer sur la scène et sur les émotions plutôt que de se demander si sa voix va tenir. »
La confiance ne vient donc pas uniquement d’un encouragement psychologique. Elle se construit aussi grâce à l’entraînement et à la connaissance de son propre instrument.
Ce travail de préparation constitue désormais l’une des prochaines étapes du projet.
« La technique doit permettre à l’artiste de ne plus penser à sa voix et de se concentrer sur ce qu’il veut transmettre. »







