Avant de l’interviewer, nous l’avons écouté.
Le 20 août 2026, dans l’oratoire de l’Immaculée-Conception à Bastia, Hadrien Taddei a donné un récital de guitare classique, principalement consacré aux compositeurs du XXe siècle. Entre les œuvres, le jeune musicien prenait le temps de parler à son public, de présenter le contexte des morceaux et de donner quelques repères avant l’écoute.
Depuis les bancs de l’église, ce qui nous a frappés, au-delà de sa maîtrise instrumentale, était l’assurance avec laquelle il construisait ce dialogue avec les spectateurs. À seulement 21 ans, Hadrien Taddei ne cherchait pas à transformer le concert en cours magistral. Ses interventions étaient courtes, accessibles et pensées comme une invitation à entrer dans la musique.
À l’issue du concert, nous l’avons rencontré pour revenir sur sa formation, son rapport à la scène, l’enseignement reçu au Conservatoire de Bastia, son envie de devenir professeur et concertiste, ainsi que ses futurs projets autour de la musique corse et méditerranéenne.
Un concert de guitare classique pensé comme un moment de transmission
Donner des repères sans imposer une explication
Scena Corsa : Pendant le concert, tu as beaucoup parlé des œuvres et de leur contexte. Est-ce important pour toi ?
Hadrien Taddei : Oui, j’aime bien donner des repères aux gens. Je me vois un peu comme un guide dans un musée qui raconte quelques anecdotes autour d’un tableau.
Le guide ne va pas forcément expliquer toute la technique utilisée par le peintre, parce que ce n’est pas le but. Mais il peut apporter quelques informations et quelques points de repère qui permettent de regarder l’œuvre autrement.
Pour la musique, c’est un peu la même chose. Les anecdotes et le contexte peuvent aider les spectateurs à mieux comprendre ce qu’ils vont entendre.
« Je me vois un peu comme un guide au musée qui donne quelques anecdotes sur un tableau. »
Rendre le concert classique moins intimidant
Pour Hadrien Taddei, prendre la parole permet aussi de rompre avec l’image parfois rigide du concert classique.
Est-ce également une manière de détendre l’atmosphère ?
Oui. J’aime bien parler parce que cela détend un peu l’atmosphère du concert classique, qui peut parfois sembler très rigide ou faire un peu peur aux gens.
Cela permet aussi de préparer leur oreille. Lorsque l’on joue de la musique contemporaine, ce n’est pas toujours évident pour tout le monde. En donnant quelques explications, les spectateurs savent un peu mieux à quoi s’attendre.
Du DEM de Bastia aux études supérieures de musique
Deux années de perfectionnement à Lyon
Le parcours d’Hadrien Taddei commence à Bastia, où il obtient son Diplôme d’Etudes Musicales, le DEM. Près de trois ans après ce diplôme, il poursuit encore sa formation afin de préparer son entrée dans la vie professionnelle.
Que s’est-il passé après l’obtention de ton DEM ?
Après le DEM, je suis parti pendant deux ans à Lyon, au Conservatoire à rayonnement régional, afin de me perfectionner avec Tristan Manoukian, qui est également professeur au CNSM de Paris. C’était une chance de pouvoir travailler avec lui à Lyon. Ces deux années avaient surtout pour objectif de préparer les concours d’entrée dans les écoles supérieures.
Une formation supérieure à Dijon
Quelle formation suis-tu aujourd’hui ?
J’ai rejoint l’Ecole supérieure de musique de Bourgogne–Franche-Comté, à Dijon. Je prépare notamment un diplôme d’État pour devenir professeur de guitare.
La formation ne se limite pas aux enseignements théoriques. Nous avons des cours avec les professeurs d’instrument, de la musique de chambre et des concerts organisés. Il y a vraiment tout le côté instrumentiste, en plus de la préparation au métier d’enseignant.
Cette organisation lui permet de développer simultanément les deux dimensions qu’il souhaite conserver dans son parcours : jouer sur scène et transmettre la pratique de la guitare.
Choisir la musique comme métier
Une décision prise pendant les années de lycée
À quel moment as-tu compris que tu voulais faire de la musique ton métier ?
Je pense que cela s’est décidé pendant le lycée.
J’étais plutôt bon en mathématiques et en physique, mais je me suis dit que, quitte à faire plusieurs années d’études, je préférais essayer de faire quelque chose qui me plaisait vraiment.
Je me suis dit : « On tente et on verra. » Au moins, je ne risquais pas de regretter de ne pas avoir essayé.
La période du Covid a néanmoins créé une forme d’incertitude. Hadrien Taddei était encore lycéen lorsque les concerts, les formations et les perspectives professionnelles ont été fortement perturbés.
Cette période t’a-t-elle fait douter ?
Oui, un peu. J’étais au lycée pendant le Covid et tout était très incertain. Cela m’a rendu plus dubitatif pendant un moment. Mais l’idée de faire de la musique mon métier s’est finalement maintenue.
« Je me suis dit : on tente, après on verra. Au moins, je n’aurai pas de regret. »
Être à la fois concertiste et professeur de guitare
Deux rôles qui se rejoignent sur scène
Ton objectif est-il de rester à la fois concertiste et pédagogue ?
J’ai déjà effectué des remplacements comme professeur en conservatoire et cela me plaît vraiment. J’aime enseigner, mais j’aime aussi beaucoup faire des concerts.
« J’ai envie d’être professeur et de continuer à faire des concerts. »
Son approche de la scène confirme ce double projet. Hadrien Taddei ne considère pas l’interprétation et la pédagogie comme deux activités totalement séparées. Lorsqu’il présente une œuvre au public, il mobilise déjà une partie du travail de transmission qu’il souhaite développer comme enseignant.
Un guitariste bastiais qui souhaite revenir en Corse
Le désir d’enseigner sur l’île
Originaire de Bastia, Hadrien Taddei poursuit actuellement ses études sur le continent. Son départ ne signifie cependant pas qu’il souhaite y construire définitivement toute sa carrière.
Envisages-tu de revenir travailler en Corse ?
Si j’ai la possibilité de revenir ici et d’être professeur ici, je préférerais être en Corse.
Après, cela dépendra des places disponibles et des opportunités. Mais, personnellement, je préférerais revenir.
« Si je peux revenir ici et être professeur ici, je préférerais être en Corse. »
Cette envie de retour s’inscrit dans la continuité d’un parcours musical largement construit à Bastia, au conservatoire, auprès de professeurs qui l’ont accompagné durant ses premières années.
L’influence de l’enseignement d’Emil Tamagna
Apprendre très tôt à jouer devant un public
Parmi les personnes ayant marqué son parcours figure son ancien professeur, Emil Tamagna.
Que retiens-tu aujourd’hui de son enseignement ?
Je pense que cela a beaucoup joué dans mon parcours. Lorsque nous étions petits, nous faisions beaucoup d’auditions.
Le fait de s’habituer très tôt à jouer devant les gens aide énormément. Cela a probablement joué dans ma manière de faire des concerts aujourd’hui et dans le fait de parvenir à être plus à l’aise sur scène.
Il faut quand même des années avant de se sentir vraiment à l’aise, mais cette habitude acquise très jeune est importante.
« Le fait de jouer régulièrement devant les gens quand on est petit aide beaucoup pour être à l’aise sur scène ensuite. »
Les guitares romantiques et la musique de chambre
L’enseignement reçu ne concernait pas uniquement la technique instrumentale.
Emil Tamagna fabriquait notamment des copies de guitares romantiques, qu’Hadrien Taddei a eu l’occasion de jouer avec lui en duo. Ces expériences ont introduit très tôt le jeune guitariste à l’histoire de son instrument, mais également au travail collectif.
Cet aspect historique vient-il aussi de là ?
Oui. Emil avait fabriqué des copies de guitares romantiques et nous les jouions en duo.
Il y avait donc déjà cet aspect historique, mais aussi la musique de chambre et le fait de jouer à plusieurs. Ce sont plusieurs petits éléments qui m’accompagnent encore aujourd’hui.
Cette influence apparaît directement dans sa manière de construire ses concerts. L’histoire de la guitare n’est pas présentée comme un savoir extérieur à la musique : elle devient une manière d’éclairer les œuvres et de préparer leur écoute.
Un programme consacré aux compositeurs du XXe siècle
Se concentrer sur une seule période
Lors du concert auquel nous avons assisté, Hadrien Taddei avait choisi de présenter un programme principalement consacré à des compositeurs du XXe siècle avec Llobet, Villa Lobos, Brouwer et Dyens.
Est-ce la période que tu préfères ?
Non, c’était surtout un choix pour cette année. J’avais plusieurs morceaux de cette période et je me suis dit que cela pouvait être intéressant de construire un programme autour de cette idée.
Je ne l’avais encore jamais fait. Habituellement, mes programmes sont plus étendus et peuvent aller du baroque jusqu’à la musique contemporaine.
Cette fois, j’avais envie de me concentrer sur une seule période.
Changer de répertoire chaque année
Cette orientation ne signifie pas qu’Hadrien Taddei souhaite se spécialiser uniquement dans la musique du XXe siècle.
As-tu une époque de prédilection ?
Pas spécialement. J’aime bien toutes les époques.
Je change de répertoire chaque année. Le programme présenté aujourd’hui correspondait donc à une envie particulière, mais le prochain pourra être très différent.
« Je n’ai pas spécialement de période préférée. J’aime bien toutes les époques. »
Ce choix annuel lui permet de renouveler son travail, mais aussi de proposer au public des univers différents d’un concert à l’autre.
Le travail quotidien derrière le concert
Trois heures de guitare par jour en moyenne
Le concert représente l’aboutissement visible d’un travail commencé plusieurs mois auparavant.
Combien d’heures travailles-tu chaque jour ?
Cela dépend des périodes, mais je dirais environ trois heures par jour en moyenne.
Pour un programme comme celui que j’ai joué aujourd’hui, cela fait déjà huit à dix mois que je travaille dessus. Une fois que le programme est prêt, il s’agit davantage de maintenir les morceaux et de les garder bien présents dans la tête.
Lorsque j’apprends beaucoup de nouvelles œuvres en même temps, je peux travailler trois, quatre ou cinq heures par jour. Au-delà de cinq heures, on devient un peu inefficace.
Cette limite rappelle qu’un musicien ne travaille pas seulement ses doigts. La mémoire, l’attention, l’écoute et l’anticipation sont sollicitées en permanence.
« Je dirais environ trois heures de travail par jour, mais cela peut monter à quatre ou cinq heures lorsque j’apprends beaucoup de morceaux. »
Une pratique centrée sur la guitare classique, mais ouverte à d’autres expériences
Quelques détours par la guitare acoustique
As-tu déjà envisagé de jouer de la guitare électrique ou du rock ?
Non, pas vraiment.
J’ai néanmoins fait un peu de guitare acoustique, notamment avec une chanteuse, pour de l’animation de soirées. Cela m’a permis de me diversifier un peu.
J’ai aussi pratiqué la guitare romantique, davantage pour le plaisir.
La guitare classique reste donc au centre de son parcours, sans l’empêcher de découvrir d’autres manières de jouer ou d’accompagner.
De nouvelles idées autour des instruments à cordes
Hadrien Taddei réfléchit déjà à la suite de son travail. Plusieurs pistes restent encore à préciser, notamment autour d’un programme lié à la Corse et à la Méditerranée.
As-tu déjà une idée pour ton prochain programme ?
J’ai quelques idées nouvelles pour l’année prochaine, peut-être avec d’autres instruments à cordes.
Je vais sûrement travailler sur un programme corse et méditerranéen, peut-être sur une ou plusieurs années. La Méditerranée est très large et cela permettrait de découvrir beaucoup de choses que les gens ne connaissent pas forcément.
Le projet n’est pas encore définitivement arrêté. Il pourrait néanmoins prolonger le travail déjà présent dans ses concerts : associer interprétation, découverte, contexte historique et transmission.
« Je vais sûrement travailler sur un programme corse et méditerranéen. La Méditerranée est très large et il y a beaucoup de choses à découvrir. »
Inviter le public à découvrir ce qu’il ne connaît pas encore
Au terme de notre échange, Hadrien Taddei revient sur une idée simple : il ne faut pas attendre de connaître une œuvre ou un compositeur pour assister à un concert.
Que voudrais-tu dire aux personnes qui hésitent à venir écouter de la guitare classique ?
Il faut aller au concert.
Même lorsqu’il s’agit de choses que l’on n’a pas l’habitude d’écouter, c’est bien d’y aller parce que cela permet de découvrir.
Mon prochain programme corse et méditerranéen pourra aussi contenir des musiques que les gens ne connaissent pas forcément. Mais c’est justement l’intérêt : venir écouter et découvrir quelque chose de nouveau.
À 21 ans, Hadrien Taddei ne prétend pas avoir déjà fixé toutes les étapes de la suite. Mais une direction se dessine clairement : travailler avec exigence, partager les œuvres avec simplicité et faire du concert un véritable espace de découverte.






