Reportage · 16 min

Emil Tamagna, luthier, guitariste, pédagogue et photographe

Dans la lutherie d’Emil Tamagna

La fabrication de sa première caisse de guitare, réalisée avec très peu d’outils, a ouvert la voie à plusieurs décennies d’apprentissage, d’expérimentations et de créations. Aujourd’hui, Emil Tamagna répare des instruments, fabrique notamment des guitares romantiques, enseigne la guitare et transmet son savoir à de nombreux élèves et stagiaires.

Dans la lutherie d’Emil Tamagna
AuteurScena Corsa
Type de contenuReportage
Date de l’événement12 août 2026
Publication13 août, 2026
Lieu Bastia
Temps de lecture16 min de lecture

Du bois à la lutherie : une vocation construite par l’expérience

Une passion pour le bois depuis l’enfance

Scena Corsa : Comment es-tu tombé dans la lutherie ?

Emil Tamagna : Cela a commencé très jeune. J’ai une passion pour le bois depuis ma plus tendre enfance. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu un petit canif dans la poche. J’étais constamment en train de sculpter un morceau de bois, de l’aiguiser ou d’essayer d’en faire quelque chose.

J’aimais aussi démonter mes jouets pour comprendre comment ils fonctionnaient. J’ai toujours été très intéressé par le fait de savoir comment les choses marchent.

Ensuite, j’ai commencé à pratiquer la guitare. Comme les guitares sont fabriquées en bois, la transition entre mon intérêt pour cette matière et ma passion pour la musique s’est faite presque naturellement.

Une première guitare à l’origine de son parcours

Le véritable déclencheur survient lorsqu’Emil Tamagna achète sa première guitare électrique, à l’âge de 17 ans.

Admiratif de Richie Blackmore et de l’univers de Deep Purple, il souhaite une guitare correspondant à celle qu’il a vue entre les mains du guitariste. La guitare livrée ne correspond finalement pas à sa commande. La mauvaise couleur reçue provoque d’abord une profonde déception. Comme il doit jouer rapidement avec son groupe, il décide malgré tout de la conserver.

Cette guitare devient alors le point de départ de son apprentissage de la lutherie.

Tu as donc décidé de modifier toi-même cette guitare ?

Je voulais changer sa couleur, mais comme il s’agissait d’une Stratocaster américaine, je ne voulais pas intervenir directement sur sa caisse d’origine. Je suis donc parti dans l’idée de fabriquer une nouvelle caisse.

Je n’avais pas de compétences particulières ni de véritables outils. J’avais essentiellement un ciseau à bois, un marteau et une râpe. Pourtant, cela a fonctionné et j’ai joué cette guitare pendant plusieurs années.

Comme la caisse avait marché, je me suis ensuite dit que j’allais fabriquer un manche. Cela a également fonctionné. Puis j’ai voulu réaliser une guitare classique. De fil en aiguille, j’ai continué à apprendre.

« Je suis autodidacte. J’ai appris seul, en faisant. »

Le développement d’un tabouret acoustique, pour lequel il explique avoir déposé un brevet, constitue une autre étape importante de son apprentissage. Sa fabrication faisait appel à plusieurs techniques proches de celles utilisées pour une guitare : éclisses, contre-éclisses, filets de bordure ou encore rosace ciselée.

Après environ vingt années de pratique et d’expérimentations, Emil Tamagna commence à mettre ce savoir-faire au service de ses clients.

Entre guitare classique et guitare électrique

Deux univers longtemps séparés

Le parcours musical d’Emil Tamagna s’est développé simultanément autour de la guitare classique et de la guitare électrique.

Tu jouais donc du classique et de l’électrique en même temps ?

Oui. Mes amis de la guitare électrique ne savaient pas forcément que je faisais du classique, et mes amis du classique ne savaient pas que je faisais de l’électrique.

Aujourd’hui, cela peut être considéré comme une richesse. À l’époque, il y avait davantage l’idée qu’il fallait être un puriste dans un domaine pour pouvoir y exceller. Si tu jouais du rock, certains pouvaient considérer que tu n’étais pas véritablement un musicien classique, et inversement.

J’étais passionné par le rock, mais j’ai toujours été passionné par le classique également.

Après plusieurs années de groupes, de répétitions et de concerts, Emil Tamagna finit par se recentrer davantage sur la guitare classique. Son expérience de l’électrique ne disparaît pas pour autant : elle reste directement utile dans son travail de luthier.

Jouer pour mieux comprendre l’instrument

Le fait de pratiquer l’électrique t’aide-t-il dans ton métier ?

Oui, énormément. Je sais utiliser une guitare électrique et cela m’aide pour certains réglages très fins.

Cela me permet notamment d’essayer de comprendre si un problème vient de l’instrument ou de la manière de jouer : la tenue de la guitare, l’attaque, les frettes ou d’autres éléments.

Cela me permet aussi de parler le même langage que les guitaristes électriques.

« La guitare classique et la guitare électrique portent le même nom, mais pour moi, ce sont deux instruments différents. »

Emil Tamagna souligne que la diversité des guitares est étroitement liée à la diversité des styles musicaux. Contrairement au piano, qui peut être partagé par des musiciens classiques, de jazz ou de musique populaire, chaque univers de la guitare possède ses instruments, ses techniques et ses attentes particulières.

L’instrument de musique entre attachement et consommation

Deux rapports très différents à la réparation

Dans son atelier, Emil Tamagna rencontre des clients qui n’entretiennent pas tous le même rapport avec leur instrument.

Pour certains musiciens, la guitare ou le violon représente un compagnon de vie. Pour d’autres, un instrument acheté à bas prix peut devenir un objet facilement remplaçable.

Ressens-tu une forme de pression lorsque quelqu’un te confie un instrument auquel il tient énormément ?

Il existe aujourd’hui deux situations très différentes. Une personne qui vient avec un instrument de grande valeur n’a pas la même approche que quelqu’un qui possède une guitare achetée 150 ou 200 euros.

Pour la première personne, l’instrument peut représenter quelque chose de très important, presque comme un membre de la famille. Pour la seconde, la décision dépendra souvent du prix de la réparation. Si celle-ci coûte autant que l’instrument, la personne peut préférer en acheter un autre.

L’attachement affectif change évidemment les choses. Une première guitare ou un instrument transmis par un parent peut être réparé même si sa valeur marchande est faible.

Quand réparer coûte autant que remplacer

Selon Emil Tamagna, la baisse du prix des instruments a profondément modifié le rapport à la réparation.

Un refrettage peut, par exemple, coûter autant qu’une guitare d’entrée de gamme. Le même problème se présente pour d’autres instruments : lorsque l’entretien ou la réparation atteint le prix d’un instrument neuf, le remplacement devient souvent la solution choisie.

Cette évolution rapproche progressivement certains instruments de musique des objets de consommation courante.

« On a tout, mais on n’accorde plus de valeur à rien. On jette, on remplace et on recommence. »

Pour le luthier, cette situation fragilise également la reconnaissance du savoir-faire artisanal. Les machines et la production industrielle permettent de fabriquer plus vite et à moindre coût, tandis que le professionnel indépendant doit consacrer de nombreuses heures à chaque intervention.

Trouver sa place face à la fabrication industrielle

La notoriété, la qualité et la valeur de revente

Dans la fabrication d’instruments, la qualité du travail ne suffit pas toujours à convaincre un acheteur.

Emil Tamagna compare la situation du luthier à celle d’un artiste : la notoriété joue un rôle essentiel dans le prix qu’il est possible de demander.

Un musicien connu peut vendre son concert plus cher qu’un artiste qui débute. De la même manière, un luthier reconnu peut proposer des instruments à plusieurs milliers d’euros parce que son nom constitue déjà une référence.

L’acheteur pense également à une éventuelle revente et peut préférer un nom déjà installé.

La fabrication sur mesure comme véritable différence

Dans quel cas une guitare électrique fabriquée par un luthier conserve-t-elle tout son sens ?

Lorsque quelqu’un veut quelque chose de particulier : un manche plus fin, plus étroit, une forme spéciale, une tête différente ou un élément qu’il ne trouve pas dans l’industrie.

Dans ce cas, le luthier peut réellement répondre à une demande précise.

En revanche, fabriquer une guitare électrique très proche d’un modèle déjà produit en grande série est plus difficile à justifier économiquement. L’artisan achète lui-même les micros, les mécaniques, les chevalets et toutes les autres pièces. Le coût des matières premières devient rapidement important.

« La qualité peut être là, mais il faut aussi parvenir à trouver sa place face au nom des grandes marques. »

Selon son expérience, l’industrie propose aujourd’hui de bonnes guitares électriques et électro-acoustiques. L’espace de différenciation du luthier reste donc principalement la personnalisation, la relation directe avec le musicien et la recherche d’un instrument réellement adapté à sa demande.

Les guitares romantiques, une niche devenue une passion

Revenir à des instruments du XIXe siècle

Après de nombreuses expérimentations, Emil Tamagna s’est progressivement spécialisé dans la fabrication de guitares romantiques.

Pourquoi avoir choisi ces instruments ?

J’ai réalisé beaucoup d’essais et de recherches. Pendant une vingtaine d’années, j’avais une sorte de petit laboratoire dans lequel j’expérimentais énormément.

Mais il faut aussi parvenir à vivre de son travail. On peut consacrer dix, vingt ou trente ans à une passion, puis il faut malgré tout remplir le réfrigérateur.

Je suis donc revenu à quelque chose de plus essentiel. Les guitares romantiques existaient déjà sous ces formes et elles connaissent aujourd’hui un certain regain d’intérêt.

« On peut faire les choses par passion pendant des années, mais il faut aussi réussir à en vivre. »

L’ancêtre de la guitare classique moderne

Dans l’entretien, Emil Tamagna présente la guitare romantique comme l’une des premières formes de guitare à six cordes simples, apparue durant la première partie du XIXe siècle.

Les instruments qui la précédaient utilisaient notamment des cordes doubles. La guitare à six cordes simples aurait facilité le développement d’un jeu plus virtuose.

Les modèles évoluent ensuite progressivement, jusqu’à la guitare classique moderne, dont la caisse devient plus importante.

Tu éprouves une passion particulière pour cette période ?

Oui. Cela fait plusieurs années que je fabrique ce type de guitare. Au départ, je les réalisais pour moi.

Puis, avec un ami guitariste qui enseignait à Marseille, nous avons décidé de créer un duo. L’idée était de reprendre le répertoire de l’époque et de jouer les morceaux sur des instruments correspondant à cette période.

J’adore ce qui a été écrit à ce moment-là et j’adore jouer sur ces guitares.

« Aujourd’hui, je joue pratiquement uniquement sur ce type d’instrument. »

Jouer l’histoire de la guitare

Des instruments aux formats et aux accordages différents

Le répertoire du XIXe siècle ne se limite pas à une seule guitare.

Emil Tamagna a notamment fabriqué une guitare accordée à la tierce, plus petite et plus aiguë qu’une guitare ordinaire. Ce type d’instrument permet de faire ressortir une voix différente dans un duo.

Il évoque également l’utilisation de guitares munies de cordes graves supplémentaires, appelées bourdons.

Ces différents instruments permettent de restituer des œuvres pensées pour des formations et des accordages particuliers.

Emil Tamagna fabrique des copies inspirées de modèles anciens. Mais il a aussi cherché à acquérir de véritables instruments d’époque afin de pouvoir les montrer et les jouer lors de concerts-conférences.

Il évoque notamment une guitare ancienne qu’il situe autour des années 1830 ou 1840.

« Quand on commence à regarder ce qui s’est passé pendant les premières décennies du XIXe siècle, on découvre que beaucoup de choses se sont mises en place à ce moment-là. »

Pourquoi certaines guitares anciennes traversent-elles le temps ?

La question de la tension exercée sur la table

Contrairement au violon, la guitare subit une forte traction au niveau du chevalet. Les cordes tirent sur la table d’harmonie, qui peut progressivement se déformer et perdre une partie de sa souplesse.

Emil Tamagna avance une hypothèse pour expliquer la bonne conservation sonore de certaines guitares romantiques.

À l’époque, ces instruments étaient équipés de cordes en boyau et soumis à une tension plus faible que de nombreuses guitares modernes. Cette tension réduite aurait moins sollicité la table d’harmonie au fil du temps.

Le boyau, un son plus organique

Comment décrirais-tu le son des cordes en boyau ?

C’est plus organique.

Je comparerais cela à la différence entre un vinyle et un CD, ou entre une photographie argentique et une photographie numérique.

Un son moderne peut être très brillant et très précis. Le boyau apporte autre chose : un son plus fermé, moins cristallin, qui permet de se rapprocher davantage de l’univers sonore de l’époque.

« Le boyau permet de plonger encore davantage dans le son de l’époque. »

Ces cordes présentent toutefois plusieurs contraintes. Elles sont sensibles à l’humidité et tiennent difficilement l’accord.

Emil Tamagna utilise donc également des cordes modernes conçues pour se rapprocher du son du boyau tout en restant plus stables. Le choix dépend du répertoire, de l’instrument et du résultat recherché.

Fabriquer un instrument pour une personne

La difficulté de se séparer de ses créations

La première fois que tu as vendu un instrument que tu avais fabriqué, as-tu ressenti quelque chose de particulier ?

Oui. Au début, je n’y arrivais pas. Je refusais de vendre mes instruments.

J’avais passé tellement de temps dessus que je n’avais pas envie de m’en séparer. Puis un ami a beaucoup insisté et j’ai fini par lui vendre une guitare. Cela a déclenché le processus.

J’ai compris que je pouvais fabriquer pour moi, mais aussi pour les autres. Avec le temps, on s’habitue, même si l’attachement reste présent.

Une création pensée pour son futur propriétaire

Emil Tamagna explique qu’il n’a jamais réussi à fabriquer des guitares à l’avance pour constituer un stock.

Il a besoin de connaître la personne à laquelle l’instrument est destiné.

« Il faut que je fabrique pour quelqu’un. Pendant toute la fabrication, je pense à cette personne. »

Cette relation nourrit sa motivation et oriente certaines décisions. Il réfléchit au musicien, à ses besoins, à sa manière de jouer et à ce qui pourrait lui correspondre.

La recherche acoustique au cœur du métier

Trouver l’équilibre entre les basses, les médiums et les aigus

Emil Tamagna établit une distinction nette entre la fabrication d’une guitare électrique et celle d’un instrument acoustique.

Selon lui, une guitare électrique peut fonctionner à partir d’un corps, d’un manche, de micros et d’un accastillage correctement assemblés. Sa qualité dépendra ensuite des matériaux, des composants, du réglage, des finitions et du musicien.

La fabrication d’une guitare classique ou acoustique implique une recherche sonore différente.

Le luthier doit notamment travailler :

  • les épaisseurs du bois ;
  • la souplesse de la table d’harmonie ;
  • la forme et la disposition des barrages ;
  • l’équilibre entre les basses, les médiums et les aigus ;
  • la rigidité générale de l’instrument ;
  • le cintrage des éclisses ;
  • la transmission des vibrations.

Il faut obtenir une table suffisamment souple pour vibrer, mais assez résistante pour supporter durablement la tension des cordes.

« Dans une guitare acoustique, il faut trouver l’équilibre entre le son et la rigidité de l’instrument. »

Entre 150 et 300 heures de travail

Le temps nécessaire à la fabrication dépend fortement de la complexité de l’instrument.

Une guitare peut demander entre 150 et 300 heures de travail. Les grandes étapes de construction ne sont pas toujours les plus longues. Les finitions, les incrustations et la réalisation d’une rosace particulièrement travaillée peuvent occuper plusieurs jours.

« Sur certaines rosaces, on peut passer une semaine entière. »

Des commandes parfois très éloignées de la guitare traditionnelle

Un orgue positif transportable

Parmi les commandes les plus particulières reçues par Emil Tamagna figure la fabrication d’un orgue positif destiné à un orchestre.

Le cahier des charges était inhabituel : l’instrument devait fonctionner électriquement, posséder des éléments démontables et pouvoir entrer dans un véhicule utilitaire.

Emil Tamagna accepte le projet sans avoir auparavant fabriqué ce type d’instrument. Il conçoit finalement un orgue entièrement en bois avec un capot relevable et différentes parties amovibles.

Une guitare conçue autour d’une Kalachnikov

Une autre commande concernait la transformation d’une Kalachnikov en guitare pour les besoins d’un clip.

Emil Tamagna cherche à conserver l’apparence générale de l’objet tout en intégrant les éléments nécessaires au fonctionnement de l’instrument. Il place notamment certains réglages dans la crosse afin d’éviter d’ajouter une tête de guitare traditionnelle.

« En général, je dis oui. Ensuite, je réfléchis à la manière de le faire. »

Cette tendance à accepter les défis le conduit parfois vers des projets complexes. Mais cette part d’inconnu constitue aussi l’un des aspects du métier qu’il apprécie le plus.

Enseigner aussi le fonctionnement de l’instrument

Montrer ce que l’on ne voit habituellement jamais

Le fait d’être luthier change-t-il ta manière d’enseigner la guitare ?

Je ne pense pas que cela permette directement à un élève de mieux jouer. Mais j’en parle souvent.

Dans ma salle, au Conservatoire de Bastia, il y a une guitare ouverte qui permet de voir les barrages à l’intérieur. Comme j’ai toujours été curieux de comprendre comment les objets fonctionnent, j’aime montrer aux élèves ce que l’on ne voit normalement jamais.

Je peux leur expliquer la vibration du chevalet, la transmission du son par les cordes, la résistance de la table ou le rôle des différentes pièces.

Certains élèves sont très réceptifs, d’autres moins. Cela dépend de la curiosité de chacun.

Comprendre la fragilité d’une guitare

Découvrir l’intérieur de l’instrument peut également modifier la manière dont un élève le considère.

Une table d’harmonie peut mesurer environ deux millimètres d’épaisseur. Le bois doit être assez léger et élastique pour vibrer, ce qui le rend également fragile.

Un choc apparemment limité peut produire une onde suffisamment forte pour fendre la table, notamment lorsque les cordes exercent déjà une tension importante.

« Comprendre l’instrument peut créer un rapport plus affectif, plus charnel avec lui. »

Cette sensibilisation encourage les élèves à manipuler leur guitare avec davantage de précaution et à la considérer autrement que comme un simple objet.

Une pédagogie attentive aux guitaristes gauchers

Faire jouer les gauchers à gauche

La question des guitaristes gauchers occupe une place particulière dans la pédagogie d’Emil Tamagna.

« Chez moi, les gauchers jouent à gauche et les droitiers jouent à droite. »

Il considère que l’enseignant ne peut pas connaître à l’avance les limites ou le potentiel futur d’un élève. Imposer systématiquement une guitare de droitier à un enfant gaucher pourrait donc, selon lui, créer une difficulté inutile.

Son approche consiste à respecter la latéralité naturelle, en accord avec les parents.

Une élève réorientée après trois années difficiles

Emil Tamagna raconte l’histoire d’une élève gauchère qui avait commencé la guitare en position droitière à la demande de son père.

Après environ trois années, elle rencontrait toujours d’importantes difficultés. Le professeur décide alors de lui faire essayer une guitare pour gaucher.

Le changement est immédiat : des gestes jusque-là laborieux deviennent beaucoup plus naturels.

Après avoir échangé avec le père, l’élève poursuit finalement son apprentissage à gauche. Elle continue depuis à jouer de la guitare.

Pour Emil Tamagna, cette expérience a renforcé sa conviction qu’il vaut mieux accompagner la latéralité de l’élève plutôt que chercher à la modifier.

La transmission comme prolongement du métier

Des élèves et des dizaines de stagiaires

La pédagogie et la transmission occupent une place importante dans le parcours d’Emil Tamagna.

Avant de se consacrer pleinement à la lutherie, il a reçu une formation dans le domaine de l’électronique. Il a ensuite accueilli des élèves de baccalauréat professionnel et de BTS afin de leur permettre de mettre en pratique leurs connaissances.

Il estime avoir accompagné, au total, plus de soixante ou soixante-dix stagiaires.

Aujourd’hui, il continue à recevoir des personnes qui souhaitent découvrir la lutherie.

Apprendre un métier ne garantit pas d’en vivre

Emil Tamagna observe un intérêt croissant pour le métier de luthier. Il rappelle cependant qu’il existe une différence importante entre apprendre une technique et parvenir à construire une activité professionnelle durable.

Il se montre particulièrement prudent lorsqu’un jeune souhaite quitter très tôt sa scolarité pour devenir luthier sans avoir encore défini de projet concret.

La même réflexion peut, selon lui, s’appliquer à d’autres métiers artistiques : chanteur, auteur-compositeur, comédien ou musicien.

« Tout le monde peut apprendre. La vraie difficulté n’est pas seulement de savoir faire : c’est de parvenir à en vivre. »

Il ne cherche pas à décourager les vocations, mais à rappeler qu’une passion doit s’accompagner de pratique, de temps, de compétences et d’une réflexion réaliste sur le métier.

Un métier guidé par la curiosité et le geste

Le parcours d’Emil Tamagna montre que la lutherie ne se résume pas à l’assemblage de morceaux de bois.

Elle demande de comprendre les matériaux, les vibrations, les tensions et les équilibres acoustiques. Elle implique aussi de connaître les musiciens, leurs techniques, leurs attentes et leur relation parfois très intime avec l’instrument.

Son parcours s’est construit sans trajectoire linéaire : une passion enfantine pour le bois, une guitare reçue dans la mauvaise couleur, des années d’expérimentations, des réparations, des créations atypiques, la redécouverte des guitares romantiques, l’enseignement et la photographie.

À travers toutes ces activités, une même volonté demeure : comprendre comment les choses fonctionnent, puis transmettre ce savoir.

« C’est un métier qui me passionne et que j’aime. Tant que ma tête donnera les bons ordres à mes doigts, je continuerai. »

"J’ai appris seul et j’ai appris en faisant."

Emil Tamagna