Pianiste, compositrice et professeure de piano au Conservatoire de Corse, Marina Luciani développe une écriture personnelle dans laquelle se croisent formation classique, musique corse, pop, jazz et imaginaire cinématographique. Après un premier album intitulé Instants, elle a dévoilé le 31 juillet 2026 son deuxième album, Culori.
Dans cet entretien accordé à Scena Corsa, elle ouvre les portes de son processus de création. Elle évoque son travail sans partition, son amour des accords, ses doutes, son envie de composer pour le cinéma, les difficultés de porter un récital de piano solo sur scène et l’importance de transmettre la création à ses élèves.
Une musique née des paysages, des rencontres et des émotions
Mettre en musique un moment que l’on vient de vivre
Scena Corsa : Qu’est-ce qui t’inspire le plus lorsque tu composes tes morceaux ?
Marina Luciani : Ce qui m’inspire, ce sont les rencontres, les endroits où je vais, les paysages et les ambiances. J’aime particulièrement les couchers de soleil. Les moments partagés avec les gens et les personnes que j’ai rencontrées musicalement nourrissent aussi beaucoup mon travail.
Lorsque tu composes, repenses-tu précisément à ces moments ou à ces personnes ?
Pas nécessairement de manière consciente. Souvent, je mets en musique un moment que je viens de vivre presque immédiatement, généralement dans la journée. Par exemple, nous discutons aujourd’hui et, lorsque je rentrerai chez moi, quelque chose pourra peut-être me venir.
« C’est vraiment une musique de l’instant. »
Instants, un premier album né d’une surprise
Le titre de ton premier album, Instants, vient-il de cette manière de composer ?
Oui. Je l’ai appelé ainsi parce que les morceaux sont arrivés très spontanément. Je ne m’y attendais pas du tout.
Pendant longtemps, je me pensais incapable de composer. Je disais toujours que je ne savais pas composer et que je ne ferais jamais d’album solo. Finalement, la composition a été une véritable surprise.
Avec Culori, ce sont encore des musiques de l’instant. Je travaille toujours de cette manière et je pense que cela restera ma façon de composer.
Le métier de compositrice, entre intuition et travail
Une « pulsion créatrice » impossible à provoquer
Tes morceaux sont-ils composés presque d’un seul trait ?
Oui, quasiment. Je trouve un thème, je joue, puis je peux attendre et revenir dessus le lendemain. Mais, en général, tout part d’une sorte de pulsion créatrice.
« Je peux composer quatre morceaux en un mois, puis ne plus rien écrire pendant huit mois. Cela ne se commande pas. »
Reviens-tu souvent sur un morceau pour le modifier ?
Cela peut m’arriver, mais je n’aime pas qu’un morceau reste inachevé trop longtemps. Lorsque j’ai une idée en tête, je préfère m’y consacrer entièrement, quitte à rester six heures dessus, afin d’obtenir rapidement une version aboutie.
Je ne me vois pas travailler pendant quatre mois sur un seul titre. Je pense que je finirais par m’en lasser.
Composer sans partition malgré une formation classique
Une méthode à l’opposé de son apprentissage
Lorsque tu composes, prends-tu des notes sur une partition ?
Non, aucune note.
Il n’existe donc aucune partition de tes morceaux ?
Non, aucune partition.
C’est assez surprenant compte tenu de ta formation classique.
Tout le monde me le dit. Même pour moi, cela a été une surprise, car j’ai normalement beaucoup de mal à jouer sans partition.
Ma formation classique m’a appris à travailler à partir d’un texte musical écrit. Avec mes propres compositions, c’est exactement l’inverse.
« Lorsqu’une idée est suffisamment forte, elle reste ancrée en moi. »
La mémoire comme premier filtre artistique
La capacité à te souvenir du morceau te permet-elle de savoir si l’idée est intéressante ?
Oui. Si je joue quelque chose et que, le lendemain, je ne me souviens plus de ce que j’ai fait ou que cela ne me provoque plus rien, c’est généralement que l’idée n’était pas assez forte.
À l’inverse, lorsque le morceau reste naturellement en mémoire, je sens qu’il possède quelque chose d’intéressant.
Mes collègues me demandent souvent comment je fais pour retenir tous mes titres sans partition. Cela vient aussi des positions des mains. Certains gestes me semblent naturels et je les retrouve sans avoir à fournir un effort particulier.
« Le geste, l’oreille et la mémoire avancent ensemble. »
L’harmonie comme moteur de la composition
Partir des accords avant d’enrichir le morceau
Tes compositions partent-elles principalement d’arpèges ?
Il y a des arpèges, mais pas seulement. Il y a aussi beaucoup d’accords.
« L’harmonie est véritablement mon moteur. Je suis amoureuse des accords et de toutes les couleurs qu’ils peuvent produire. »
Les accords mineurs, les septièmes, les neuvièmes… Je pars souvent d’une atmosphère créée par une harmonie. Ensuite, je l’enrichis progressivement avec des notes et d’autres éléments.
Pour moi, les accords font partie de ce qu’il y a de plus beau dans la musique. Ils peuvent, à eux seuls, créer une couleur et provoquer une émotion.
Des influences classiques, corses et contemporaines
De Chopin et Debussy à la pop et au jazz
Certains compositeurs influencent-ils particulièrement ton écriture ?
Il y en a beaucoup. Je pourrais naturellement citer Chopin, Liszt, Rachmaninov ou Debussy.
Mais je n’écoute pas uniquement de la musique classique. J’écoute aussi de la pop, du jazz et beaucoup de musique corse, notamment parce que j’accompagne régulièrement des artistes issus de cette scène.
Toutes ces influences finissent par créer une sorte de matière, un monde musical qui m’appartient. Je ne pense donc pas qu’il existe un seul compositeur qui résume mon inspiration.
Une musique qui fait naître des images
À l’écoute de tes morceaux, on peut penser à la musique de film. Aimerais-tu écrire pour le cinéma ?
Oui, j’aimerais beaucoup.
« De nombreuses personnes me disent que ma musique est très imagée. Lorsqu’elles l’écoutent, elles voient des paysages ou des scènes apparaître. »
Cela me plairait énormément de composer pour le cinéma, mais il faudrait être repérée par un réalisateur à la recherche d’une ambiance particulière. J’aime beaucoup le cinéma et cela s’entend probablement dans ma musique.
Des artistes comme Ludovico Einaudi ou Sofiane Pamart ont aussi pu m’inspirer. Toute la difficulté consiste ensuite à absorber ces influences sans les copier, pour trouver son propre langage.
Se renouveler sans perdre son identité musicale
La crainte de composer deux fois le même morceau
Te remets-tu souvent en question lorsque tu composes ?
Oui, tout le temps.
Lorsqu’une idée apparaît, ma première question est souvent : « Est-ce que cela ne ressemble pas trop à quelque chose que j’ai déjà fait ? »
Ma hantise serait de sortir un morceau trop proche d’un autre.
L’importance d’un regard extérieur
Tu as besoin d’être rassurée par d’autres musiciens ?
Oui, j’ai besoin d’un regard extérieur, en particulier celui de personnes qui travaillent dans la musique et qui créent elles-mêmes. Elles peuvent entendre des choses qui m’échappent.
Je pense que l’une des principales difficultés, pour un créateur, est de parvenir à se renouveler tout en conservant une identité reconnaissable.
« J’aimerais qu’un jour les auditeurs puissent entendre quelques notes et se dire immédiatement : “Ça, c’est Marina Luciani.” »
Une signature peut tenir à très peu de choses : quelques notes, la construction d’un morceau, son rythme, le toucher ou la manière de l’interpréter. Chacun possède une façon différente de jouer et de faire vivre la musique.
Porter un projet de piano solo sur scène
Le défi logistique et financier du piano à queue
Des concerts autour de tes albums sont-ils prévus ?
Pour le moment, non, il faut trouver des salles et résoudre la question du piano. Pour un véritable récital de piano solo, j’ai besoin d’un piano à queue afin de restituer toute la beauté de la musique et de l’interprétation.
La location, le transport et l’installation représentent rapidement un coût important. Il faut donc être certaine de remplir la salle ou être accueillie dans le cadre d’une programmation qui prend ces dépenses en charge.
Pour le moment, mes morceaux sont disponibles sur les plateformes et les albums existent. Les concerts viendront peut-être plus tard.
Des collaborations dans plusieurs univers artistiques
Marina Luciani poursuit parallèlement son travail d’accompagnatrice. Durant l’été 2026, elle a notamment joué avec Patrizia Gattaceca et accompagné la soprano italienne Serena Garrelli dans le cadre du Festival Henry Mary.
Elle a également participé au Festival Lektos, où son piano accompagnait la lecture de La Place d’Annie Ernaux par Marie-Ange Geronimi. À l’occasion d’Opus Corsica, elle a accompagné ses élèves lors de leur première partie, sans se produire elle-même en soliste.
Transmettre le goût de la composition aux élèves
Faire une place à la création dans l’enseignement
Tes élèves te demandent-ils parfois de leur apprendre à composer ?
Oui, beaucoup.
J’essaie de leur expliquer certaines choses et de leur donner quelques notions. Le problème est que nous n’avons pas toujours suffisamment de temps pendant les cours.
Il faut déjà suivre le programme du conservatoire et préparer les différentes échéances, les examens et les concours. J’essaie donc d’introduire quelques éléments de composition entre deux séquences de travail.
« Peut-être qu’un jour un cours entièrement consacré à la composition et à l’harmonie pourra être créé. »
D’Instants à Culori : deux couleurs d’écriture
Une différence plutôt qu’une évolution
Ressens-tu une évolution entre ton premier et ton deuxième album ?
Je ressens une différence, mais je ne parlerais pas forcément d’évolution.
Dire qu’il y a une évolution pourrait laisser entendre que le deuxième album est meilleur que le premier. Ce n’est pas ainsi que je le vois. Ils possèdent simplement des écritures et des atmosphères différentes.
Dans Culori, les influences classiques sont peut-être plus perceptibles. Certains morceaux les laissent entendre davantage que dans Instants.
Cela dépend beaucoup de ce que je vis et de ce que j’écoute au moment où je compose. Il y a des périodes durant lesquelles j’écoute davantage de musique classique et d’autres où je me tourne plus volontiers vers la pop.
« Ce n’est jamais calculé, mais ce que l’on écoute au moment de créer nous influence nécessairement. »
Composer, accompagner et transmettre : les multiples facettes d’un métier
À travers le parcours de Marina Luciani, le métier de compositrice apparaît comme un équilibre permanent entre intuition et technique, spontanéité et exigence, création personnelle et regard extérieur.
De Instants à Culori, Marina Luciani poursuit une recherche profondément personnelle : capter ce qui traverse une journée, une rencontre ou un paysage, puis transformer cet instant en musique.





